Quelle aura été la vie de cette libellule, un mâle d'Orthétrum bleuissant (Orthétrum caerulescens), quand d'ici quelques jours il s'éteindra, les ailes déchirées par l'usure de ces trois semaines estivales si riches ? Ce sont sans doute ces quelques semaines de vol, de chasse, de conquête et de danses folles au dessus de l'eau que retiendra le commun des mortels, comme une image d'Epinal. Ils correspondent en effet au portrait classique que l'on brosse d'une vie de libellule. Mais celle-ci a commencé beaucoup plus tôt au fond de l'étang, de la mare, du ruisseau ou de la rivière dans laquelle a pondu la femelle l'été précédent. L'éclosion est suivie d'une vie larvaire aquatique, qui permettra de résister aux conditions froides et pluvieuses de l'hiver: 10 mois de vie rythmée par les mues, la capture de proies telles que des alevins, des petits mollusques, et des phases de vie ralentie lorsque le froid se fait vraiment trop pressant, pour enfin émerger lorsque le soleil chauffe la surface de l'eau. Cette période de vie cachée n'est pas moins intéressante du point de vue biologique que ne l'est la période de vie au grand jour, elle recèle des adaptations physiologiques extraordinaires que j'espère pouvoir illustrer dans un prochain article. De grâce donc, ne réduisez pas la vie de la libellule à ces trois semaines de célébrité, pensez à cette part subaquatique pour mieux comprendre l'écologie remarquable de ces animaux et les admirer sous un nouveau jour !

Carte_Orthetrum_caerulescens_180813

Orthétrum bleuissant (Orthetrum caerulescens) mâle plein de rosée le matin de bonne heure (Parc de Miribel-Jonage 69, août 2013, EOS 50D + 100 mm macro f7.1 1/5 s)